La place des “genres” en art contemporain - extrait.
Vous trouverez dans cet article la copie d’une partie de mon mémoire Regards sur l’objet, une autre appréhension de la nature morte1 qui pose les éléments de recherche qui m’ont amenés à m’interroger sur la question des genres et de l’art contemporain au-delà de ma simple pratique en tant que nature-mortiste.
Le jeu de l’art contemporain, et même avant cela, de l’art moderne, est un jeu triple, permanent et répété de transgression, de réaction puis d’intégration, où l’artiste a pour rôle de proposer une production artistique dont le but est de choquer le grand public et la critique spécialisée avant de se voir acceptée par celle-ci. C’est du moins dans cette théorie de la tabula rasa que se situe Nathalie Heinich dans son ouvrage Le triple jeu de l’art contemporain où elle décrit et explique les étapes nécessaires à la crédibilisation d’une oeuvre d’art au XXᵉ siècle. Étapes qu’elle présente comme étant un « jeu de main chaude » entre les trois parties en action : les artistes, le grand public et les institutions artistiques. Toutefois, ce jeu (puisque c’est ainsi qu’elle désigne la chose) n’est pas aussi libre qu’on a tendance à le présenter parfois. On souhaite voir en l’acte créateur du siècle dernier (et du siècle entamé) une liberté de création totale pour l’artiste. C’est en se fondant sur cette idée que le public a été amené à porter une vision critique sur les oeuvres d’art et à se sentir maintenu à l’écart d’un art qu’il ne comprend plus depuis de nombreuses années. Néanmoins, cette liberté absolue de création est une hypocrisie à peine camouflée : « la transgression des frontières ne se confond pas avec l’absence de norme : rien n’est plus normé, plus contraint que le travail de l’artiste qui cherche à franchir les limites sans être pour autant exclu, à modifier les limites sans être pour autant déclaré hors jeu2.» Et cette présence semi-camouflée de normes établies en art contemporain ne doit pourtant pas nous pousser non plus à penser que seule « l’institution » permettrait de décider quand et où il y aurait art ou non3.
Effectivement, si l’institution (critiques spécialisées, musées, galeries, etc.) participe à l’acceptation d’une oeuvre et si elle a pour rôle de faire évoluer les critères et la définition de l’art, ce n’est pas la seule actrice de cette entreprise. Il ne faut pas oublier que l’art est avant tout produit par l’artiste et proposé au public, et nous nous trouvons face à trois acteurs tous égaux en importance dans le « jeu » de l’art où « les valeurs artistiques ne sont ni absolues, au sens de ”fondées en nature”, ni arbitraires, au sens de ”fondées en rien” : elles sont fondées en ces multiples opérations qui font tenir le langage, les objets, les actions, les institutions4. »
De par cette tripartition et le jeu qui en découle (transgression, réaction, intégration), l’art, même si ceci est aujourd’hui devenu une évidence, ne se construit plus par des « critères positifs » valorisant la technique et la maîtrise de critères esthétiques, mais par la négative, établie sur la maîtrise des limites, et la réduction de l’oeuvre à ce qu’elle a de plus minime (le concept ou le matériau) que Rosenberg qualifie par le terme de « dé-définition ». En dressant ce constat et en analysant les tenants et aboutissants de ce qu’est « l’art contemporain » (mais en refusant tout jugement de valeur sur celui-ci), Heinich propose de mieux comprendre ce que l’on entend par cette expression générique d’art contemporain. Ce terme ambigu, situé à mi-chemin entre une catégorisation temporelle (« l’art d’aujourd’hui »), et une catégorisation esthétique (« un certain type d’art ? »), elle va proposer de l’étudier comme s’il s’agissait d’une catégorie esthétique particulière, implicite, comparable à l’idée de ce que l’on désigne en peinture figurative sous le terme de genre5.
Cette conception de l’art contemporain, Georges Roque l’aborde succinctement dans l’introduction de Majeur ou Mineur, les hiérarchies en art pour préciser (certes après avoir rappelé qu’il est possible de soulever quelques objections à son sujet) qu’une telle vision de l’art contemporain nous fait comprendre que « ce qui s’affronte de nos jours ne sont plus tant des goûts au sein du même axe hiérarchique, mais des paradigmes, c’est-à-dire des définitions de ce que doit être l’art lorsqu’il prétend être de l’art [c'est moi qui souligne].6»
Si Roque ne s’attarde pas sur la thèse de Heinich, il préfère dresser une critique négative de la tendance anglo-saxonne à catégoriser les arts sous les termes de high et de low, expressions qui se traduisent approximativement en français par art majeur et art mineur – comme le signale Roque, la désignation d’art mineur (renvoyant aux arts décoratifs) existe bien en France, mais c’est l’expression d’art majeur qui est absente de notre vocabulaire –. Or, paradoxalement, pour Georges Roque, cette hiérarchisation des genres n’a jamais été aussi rigide qu’en art contemporain7. Si durant les années 30, le développement du cinéma permit de mettre à mal le préjugé selon lequel seul l’art high pouvait influer sur les arts low, le dialogue aujourd’hui fréquent entre les arts mineurs et les arts majeurs n’en reste pas moins hermétique. D’ailleurs, la distinction qui se fait entre l’art high et l’art low ne se fait plus désormais en regard d’un genre traditionnel estimé en rapport aux goûts et aux critères classiques, mais par la vocation de l’oeuvre produite : par le but avoué de cette oeuvre, par le message délivré par celle-ci. La catégorie des arts mineurs a donc glissée petit-à-petit de l’idée de genres vers les arts dits « appliqués » ou « industriels » perçus négativement – ne sont-ils pas les acteurs principaux de la société de consommation ? – même si les techniques et média utilisés par ceux-ci sont les même que ceux des arts high. L’exemple de la publicité Bravia8 proposée par Sony® en 2006 illustre bien à quel point la frontière entre ces deux catégories peut être fine, ces publicités ayant à priori tout pour faire une oeuvre d’art perspicace, poétique et intelligente. Mais malgré cela, on ne peut estimer ces productions comme majeures : elles ne seront jamais du Land Art, simplement parce le but de ces projets est de vendre une image de marque (Sony®) et un produit (des téléviseurs LCD). On en revient donc à la phrase précitée de Roque ou encore à la théorie de Heinich selon lesquels la distinction des genres ne se fait actuellement plus par critère esthétique, mais par le rôle attribué aux différentes oeuvres.
Quelle place accorder alors à la nature morte dans cette nouvelle hiérarchisation des genres ? La question ne peut plus trouver de réponse absolue, puisque tout dépend maintenant de la finalité recherchée par l’artiste lors de la réalisation de sa peinture, mais aussi de la réception faite à chaque oeuvre et à chaque artiste par la critique et le grand public : la catégorisation s’effectuant a posteriori. Ceci étant une libération pour l’artiste qui n’est plus estimé par rapport au genre qu’il aborde mais simplement par la qualité de l’oeuvre produite. Si les genres traditionnels n’ont pas disparus du paysage artistique, ceux-ci ne servent toutefois plus à hiérarchiser les oeuvres, mais simplement à définir celles-ci (un portrait n’est plus privilégié à une nature morte en somme). Néanmoins, si les distinctions qui existaient traditionnellement semblent avoir disparues, une autre question reste en suspend : qu’en est-il de la distinction des différents média ? La peinture possède-t’elle toujours un rang privilégié en art ? Existe-t’il à l’heure actuelle une classification des oeuvres qui, si elle n’est plus fondée sur les critères classiques des genres, s’établirait par rapport au médium utilisé pour la réalisation de celle-ci ? Ces interrogations autour des classifications des oeuvres d’art peut paraître secondaire. Pourtant, il me semble inévitable de se poser de telles questions en abordant un médium (et un thème) traditionnel dans le contexte actuel des arts plastiques. La question de savoir si le médium que j’ai choisi influence ou non le regard du spectateur n’est pas anecdotique à mes yeux : même si j’ai choisi de m’exprimer par la peinture parce que c’était ce qui me convenait et me plaisait le mieux, j’ai conscience que le choix du médium est aussi important que le choix du sujet que j’aborde.
- Thomas GIRARD, Regards sur l’objet, une autre appréhension de la nature morte, “La place des genres en art contemporain”, pp.47-51. [↩]
- Nathalie HEINICH, Le Triple jeu de l’art contemporain, sociologie des Arts Plastiques, Les Éditions de Minuit, Paris, 1998, p.56. [↩]
- On trouve une réflexion approfondie de cette théorie et de sa critique dans l’ouvrage Qu’est-ce que l’art de Dominique CHÂTEAU où l’auteur réfute la vision proposée par BOURDIEU dans Les Règles de l’art, d’un art qui serait uniquement défini par l’institution. [↩]
- ibid. p.63 [↩]
- Ibid. pp.10-11, « Peut-on parler d’art contemporain ? » [↩]
- Op. cit. Georges ROQUE, Les Hiérarchies en art, p.18 [↩]
- Alors justement que le modernisme l’avait mise à mal avec l’arrivée de sujets modernes empruntés à la vie quotidienne. [↩]
- La première publicité consistait à lâcher 250 000 balles rebondissantes de couleur dans les rues en pente de San Fransisco, la deuxième à repeindre des immeubles de type HLM avec un procédé d’artificié (explosion et projection de 70 000 litres de peinture) et la troisième à animer des lapins de couleurs images par images… [↩]
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